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Le Pape Léon XIV en Afrique : une parole qui voit tout… mais organise le pouvoir selon les espaces. Efficace ?

Par Didier Tsala Effa1.

 

Il faut prendre au sérieux les homélies africaines du Pape Léon XIV. Elles ne relèvent ni de la naïveté ni de l’aveuglement. Elles posent au contraire un diagnostic explicite des réalités contemporaines de ce continent : pauvreté, inégalités, corruption, violences, captation des ressources. Le Pape évoque ainsi « les multiples formes de pauvreté », « la corruption morale, sociale et politique », ou encore « la gestion des richesses qui empêche le développement des institutions et des structures ». Il mentionne également « la haine et la violence » ainsi que « ceux qui, au nom du profit, continuent de s’emparer du continent africain pour l’exploiter et le piller ». Il n’hésite donc surtout pas à nommer le réel, souvent avec une grande précision. Pourtant, pour ce pan de ses prises de parole, un seuil semble ne pas être franchi : celui de la désignation politique. En Algérie, au Cameroun, en Angola ou en Guinée équatoriale, les crises apparaissent sous des formes euphémisées, « situations », « tensions », « blessures », sans que soient explicitement identifiés les acteurs ni les structures de domination. La parole semble diagnostiquer sans accuser, comme si elle se retenait d’entrer dans la conflictualité proprement politique.

Cette posture prend sens si l’on mobilise la distinction proposée par Étienne Tassin entre « espace public » et « espace commun ». Dans ses homélies, le Pape s’inscrit manifestement dans un espace commun, c’est-à-dire un espace de partage, de cohabitation et de construction de référents collectifs. Dans cet espace, la parole ne vise pas d’abord à désigner des responsabilités ou à structurer un affrontement, mais à maintenir un horizon partagé. C’est pourquoi les injustices sociales, les inégalités ou les violences sont immédiatement reformulées dans un langage moral et relationnel. Ce qui pourrait être une critique des régimes ou des structures devient un appel à la responsabilité, à la réconciliation ou à la conversion intérieure. « La transformation des sociétés commence par la conversion des cœurs » : une telle formule résume bien ce déplacement. Le politique n’est pas nié, mais traduit dans un registre qui le rend partageable et recevable par tous. De ce point de vue, l’euphémisation observée n’est pas une simple atténuation, mais une condition de possibilité du commun, qui suppose de contenir la conflictualité afin de préserver la cohésion symbolique.

Cette logique est renforcée par la valorisation constante de l’Afrique, décrite par le Pape, à l’image de ses prédécesseurs (Benoît XVI, Jean-Paul II) comme un espace de vitalité spirituelle, d’espérance et de richesse humaine. Loin d’être purement descriptive, cette valorisation contribue à construire un cadre d’énonciation positif, propice à la cohabitation des différences. Là encore, il ne s’agit pas d’effacer les tensions, mais de les inscrire dans un horizon qui permette leur dépassement sans passer par leur confrontation directe. Dans l’espace commun, la parole pontificale tend ainsi à universaliser les enjeux, à éviter la désignation frontale et à privilégier des catégories susceptibles d’être partagées.

Cependant, cette lecture ne saurait être complète sans prendre en compte une autre dimension de cette parole pontificale. Comme le souligne le journaliste Guillaume Erner (qui propose une très belle synthèse sur le site de Radio France[1]), les discours du Pape dans des contextes diplomatiques ou politiques adoptent un ton sensiblement différent. Face aux dirigeants, Léon XIV affirme que la loi doit être « un rempart contre l’arbitraire » et appelle à « briser les chaînes de la corruption ». Dans ces situations, on peut le constater, la parole ne se contente plus de maintenir le commun : elle entre dans l’espace public, entendu comme lieu de confrontation (Tassin), de désignation des responsabilités et d’énonciation normative explicite. Le registre change alors profondément. Ce qui, dans l’homélie, était euphémisé et reformulé, peut ici être nommé plus directement, dans une logique de prise de position.

Il apparaît ainsi que la parole pontificale ne se caractérise pas par une absence de regard sur le pouvoir, mais par une variation de ses modalités d’énonciation selon les espaces dans lesquels elle se déploie. Dans l’espace commun des homélies, elle tend à universaliser, à euphémiser et à préserver la cohésion ; dans l’espace public des discours politiques, elle se fait plus explicite, plus normative et plus directement frontale. Il ne s’agit donc pas d’une contradiction, mais d’une stratification des prises de parole, qui permet au Pape de tenir ensemble deux exigences : maintenir un horizon commun pour les fidèles et intervenir, lorsque le contexte l’exige, dans les rapports de pouvoir. Dire sans accuser dans l’espace commun, désigner sans détour dans l’espace public : la parole pontificale en Afrique ne manque pas le politique, elle en organise la circulation. Elle ne se détourne pas du pouvoir, mais module sa relation à celui-ci en fonction des scènes d’énonciation.

Reste néanmoins une question, qui en constitue peut-être le point de tension le plus fécond : cette circulation entre espace commun et espace public est-elle suffisante pour transformer durablement, en Afrique, les rapports de force qu’elle contribue à mettre en lumière ?

Référence bibliographique

Tassin Etienne, « Espace commun ou espace public », Hermès la Revue, n° 10, 1992, p. 23-37.

Sitographie choisie

  • Quelques homélies du Pape en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée Equatoriale

rcf.fr/articles/actualite/discours-du-pape-leon-xiv-a-alger-le-pardon-seul-rend-possible-une-paix

vatican.va/content/leo-xiv/fr/homilies/2026/documents/20260416-camerun-messa-bamenda.html

vatican.va/content/leo-xiv/fr/homilies/2026/documents/20260417-camerun-messa-japoma-stadium.html

eglise.catholique.fr/vatican/pape-leon-xiv/voyages-officiels-pape-leon/voyage-apostolique-pape-leon-afrique/571067-homelie-du-pape-leon-xiv-a-kibamla-en-angola/

eglise.catholique.fr/vatican/pape-leon-xiv/voyages-officiels-pape-leon/voyage-apostolique-pape-leon-afrique/571074-homelie-du-pape-leon-xiv-a-mongomo-en-guinee-equatoriale/#:~:text=Lors%20de%20la%20messe%20c%C3%A9l%C3%A9br%C3%A9e,de%20l’%C3%89vangile%20avec%20confiance.

  • Chronique de Guillaume Erner, le 22 avril 2026

radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/leon-xiv-en-afrique-une-nouvelle-diplomatie-en-acte-2569213

 

Crédits photo : Le Pape Léon XIV en visite dans un orphelinat à Yaoundé au Cameroun  (ANSA), Vatican News, 2026.

 

[1] radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/leon-xiv-en-afrique-une-nouvelle-diplomatie-en-acte-2569213

  1. Membre du bureau Hermès, la Revue (CNRS) – Université de Limoges [↩]

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
hermes (7 mai 2026). Le Pape Léon XIV en Afrique : une parole qui voit tout… mais organise le pouvoir selon les espaces. Efficace ? Revue Hermès - Cognition - Communication - Politique. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166tb


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