De l’acronyme au marqueur géopolitique : une lecture des glissements symboliques
Par Mária Huraj Rošteková.1
Dans un moment où, un peu partout dans le monde – des villes américaines agitées par les fractures symboliques de l’ère Trump aux capitales d’Europe centrale – les contestations prennent la forme de conflits de signes, il n’est guère étonnant que le langage devienne l’un de leurs terrains privilégiés. L’exemple slovaque l’illustre aujourd’hui avec une netteté particulière, révélant une dynamique où la quête d’autonomie cache en réalité une réactivation des mémoires impériales.
L’espace public du pays est agité par une polémique en apparence mineure : la volonté d’un acteur institutionnel influent de substituer à l’acronyme universel USA sa version slovaque SŠA. Le geste paraît technique, presque administratif. Pourtant, il mérite une attention soutenue car il intervient dans une société où la langue a longtemps servi de relais à des pouvoirs extérieurs et où les normes discursives restent profondément chargées de sens politique. L’enjeu n’est pas seulement terminologique : il s’agit d’une scénographie du passé destinée à réorienter l’horizon symbolique du pays.
L’initiative – marginale dans son origine, rejetée par les linguistes et accueillie avec réserve jusque dans son propre camp – prétend incarner une autonomie linguistique face à un centre perçu comme hégémonique. Ce qui, ailleurs, pourrait relever d’un réflexe culturel ordinaire prend ici une résonance singulière : celle d’un éloignement affiché de l’influence américaine, habillé d’une rhétorique de la « pureté » linguistique. C’est dans ce glissement, entre défense identitaire et basculement géopolitique, que se loge l’intérêt de cette réflexion.
De la construction du traditionnel à la résonance des formes
Officiellement, l’intervention se veut un acte de « souveraineté linguistique », et le slovaque possède effectivement une tradition de créer ses propres sigles administratifs. Mais la « tradition » invoquée ici n’a jamais structuré l’usage réel. Même sous le communisme, lorsque le langage public était étroitement surveillé, USA est demeuré la forme la plus présente : ancrée dans la nomenclature internationale pour ne pas être effacée, même par un régime aligné sur Moscou. La forme SŠA, confinée à quelques manuels, n’a pas appartenu au discours vivant. Son rétablissement n’est donc pas une restauration, mais la scénographie d’un passé supposé, conférant à un geste contemporain l’apparence d’une continuité culturelle. La « construction du traditionnel » devient ainsi un outil discursif, permettant de reformuler subtilement le rapport du pays aux pôles de pouvoir.
La dynamique devient encore plus lisible lorsqu’on la rapproche d’un second choix normatif défendu par le même acteur : la préférence pour « Kyjev » plutôt que « Kyjiv ». Ici, l’asymétrie est essentielle :
- Kyjiv est la transcription ukrainienne, entrée dans l’usage public en Slovaquie après 2022, en signe de solidarité linguistique et de reconnaissance de la souveraineté ukrainienne ;
- Kyjev, au contraire, correspond à l’adaptation toponymique traditionnelle slovaque fondée sur la translittération du russe, pratique largement répandue durant la période soviétique où les toponymes étrangers étaient systématiquement transcrits via le russe avant d’être intégrés dans la langue.
Le paradoxe se condense alors en une phrase : au nom de la vigilance envers un centre d’influence, on en préserve un autre, historiquement imposée. Ce qui se présente comme protection devient, par une sélection minutieuse des formes, une orientation.
Ces décisions réactivent des couches de mémoire collective, surtout chez ceux qui ont été formés à une époque où la présence du russe — alors enseignement obligatoire en tant que langue étrangère — structurait largement l’horizon linguistique du pays. Pour ces générations, l’abréviation russe « США », omniprésente dans les manuels scolaires et les cours de langue, renvoyait aux Соединённые Штаты Америки, c’est‑à‑dire les États‑Unis d’Amérique (translittération française : Soïedinionnyé Chtaty Ameriki ; transcription slovaque : SŠA).
Au sein de langues slaves proches les unes des autres, cette résonance phonétique ravive un souvenir profondément ancré : non pas une équivalence linguistique, mais un écho culturel, la réapparition involontaire d’une forme familière issue d’un autre régime normatif. Dès lors, SŠA n’évoque pas tant une identité slovaque affirmée qu’une esthétique discursive associée à un environnement où la terminologie soviétique constituait une référence incontournable.
Loin d’être un simple signe, l’acronyme deviendrait un marqueur civilisationnel, suggérant une réévaluation tacite des affinités symboliques du pays. À la lisière entre le rejet d’une forme associée à l’espace anglo‑américain et la conservation d’une autre issue d’un ancien centre de gravité, se dessinerait un glissement d’horizon, discret mais perceptible dans la texture même du langage.
- Maître de conférences HDR, membre du Département des relations internationales et de la diplomatie à la Faculté des sciences politiques et des relations internationales de l’Université Matej Bel à Banská Bystrica (Slovaquie). Elle est membre du Comité de rédaction de Hermès, la Revue et co-responsable du Bureau Hermès en Slovaquie [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
hermes (13 avril 2026). De l’acronyme au marqueur géopolitique : une lecture des glissements symboliques. Revue Hermès - Cognition - Communication - Politique. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/161zb
