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Jürgen Habermas (1929-2026)

Par Dominique Wolton1.

L’espace public, la raison, l’agir communicationnel, l’éthique de la discussion, le patriotisme constitutionnel, le principe de publicité, la modernité, la démocratie délibérative, le débat public…, nous devons tous ces mots, et ces concepts, à Jürgen Habermas, qui les a introduits dans la recherche, la politique, la société civile tout au long de sept décennies. Nous lui devons respect et familiarité pour ces outils indispensables à toute réflexion sur la démocratie. Ils nous permettent de penser le monde contemporain avec une vision qui ne soit finalement pas trop pessimiste ni trop catastrophiste. Ce qui est extrêmement rare dans le monde académique… Il a ainsi prolongé le travail de la première École de Francfort et élargi son périmètre au-delà du marxisme. Bref, nous lui devons beaucoup pour penser les rapports entre philosophie politique, histoire, culture et société. Il est un peu le symbole de la renaissance de la philosophie politique après la chute du nazisme. Ces concepts ont permis d’élargir la compréhension des sociétés, puis de repenser les rapports de force qu’entretiennent capitalisme et socialisme.

Il a été le premier à légitimer nettement les questions de communication, non pas en les réduisant à la manipulation, mais au contraire, en montrant le caractère essentiel de la délibération, de la discussion et de l’espace public. Une vision ouverte de la politique, où les rapports de force n’interdisent pas la recherche d’arbitrages, de négociation et de capacité d’action. La communication, pour la première fois, a été prise au sérieux et considérée comme une condition indispensable du jeu politique et du fonctionnement de la société. Avec l’espace public et la délibération, on entre dans une vision ouverte et non déterministe de la politique. Rupture radicale par rapport aux idéologies qui dominaient à partir des années 1960. Le marxisme n’était plus le seul horizon, on pouvait parler de tout. L’argumentation plutôt que les coups. Et la revalorisation du rôle, et de la responsabilité, des intellectuels. Sur différents sujets, de la société à l’espace public, de l’Europe à la démocratie, il a montré de multiples fois qu’il existe une « marge de manœuvre ». Un volontarisme sans limites, finalement optimiste, avec un principe de publicité permettant l’usage critique et public de la raison. Un défenseur, en réalité, du concept de « société ouverte ». Une vision politique et non technique de la démocratie, grande originalité au moment où, depuis plus de 50 ans, on réduit la politique aux performances de la technique. Une qualité supplémentaire : valoriser le caractère vivant de la politique et refuser le déterminisme, ce qui explique son adhésion sans faille à la construction de l’Europe. Il y voyait, à juste titre, une victoire de la démocratie et de la négociation. Une pensée antidéterministe laissant sa place aux débats et aux confrontations, avec un appel constant à la raison et au dialogue. Une conception réellement dialogique de la politique, où l’on peut exprimer son opinion.

Avec la recherche d’un modèle politique post-nationaliste – l’État et la nation ayant tellement justifié les pires atrocités –, Jürgen Habermas essayait de construire une organisation politique qui ne soit plus centrée sur ce couple meurtrier. Il avait intégré et relativisé d’autres courants de pensée, comme la philosophie analytique, l’anthropologie anglo-saxonne, le structuralisme, la cybernétique… Il fut plus d’une fois un penseur de l’ouverture.

Nous sommes tous, plus ou moins, des « enfants » d’Habermas. Pour tous ceux, en tout cas, qui refusent une vision mécaniste, déterministe de la politique et de la société.

La légitimité qu’il accorde au concept de communication a eu un effet libérateur substanciel, permettant de prendre de la distance par rapport à l’emprise de l’État et du nationalisme. Tout cela exprime un certain optimiste, bien contradictoire avec la pensée critique, si souvent déterministe et pessimiste. Non, tout n’est pas écrit d’avance, non la raison n’est pas synonyme de pensée critique destructrice. Oui la raison peut être un facteur déterminant de liberté et d’émancipation.

⁂

La différence entre la conception de la communication que je propose et celle de Jürgen Habermas, à qui je dois beaucoup, comme la plupart des chercheurs travaillant dans ce domaine, concerne les perspectives de la communication. Pour Habermas, elle est finalement plutôt irénique, en tout cas, finalement optimiste, grâce notamment à l’exercice de la raison et du dialogue. Les hommes cherchent à se comprendre et à dépasser leurs affrontements. Il y a presque une égalité dans la volonté de coopérer.

Pour ma part, tout en considérant que la communication est une valeur humaniste et démocratique essentielle, j’en ai une conception plus agonistique, plus conflictuelle. Le conflit fait partie de la communication. Les hommes souhaitent autant échanger que s’affronter. Les inégalités réduisent l’égalité communicationnelle. L’autre est à la fois recherché et considéré comme une sorte de menace. Pas de démocratie, bien sûr, sans communication. Mais celle-ci est plus difficile à réaliser que l’idéologie qui la sous-tend.

Bref, l’incommunication joue un rôle central. Mais attention, l’incommunication ne doit pas être considérée comme un échec. Au contraire, elle est plutôt une condition de la négociation, pour éviter l’échec. En réalité, la communication réussie est rare, l’incommunication fréquente mais avec la dimension favorable de la négociation, pour essayer de construire la cohabitation et éviter l’échec, c’est-à-dire, l’acommunication.

Par ailleurs, le modèle d’Habermas ne prend pas toujours suffisamment en compte les inégalités culturelles et sociales. Oui la communication est liée à l’universalisme, mais les inégalités sont aussi là. Autre dimension essentielle, mais souvent contradictoire avec l’idéalisme communicationnel : le rôle des récepteurs. Leur statut doit être valorisé, tout en sachant qu’ils ne sont pas toujours rationalistes ni sages… Pas de communication sans récepteur, mais celui-ci ne simplifie rien. Et le récepteur n’a pas toujours raison.

Les inégalités sociales existent tout autant que les inégalités culturelles. Et l’agressivité ne simplifie rien. Dans un monde ouvert, et malgré les facilités techniques, l’intercompréhension est de plus en plus difficile. Habermas n’ignorait pas cette réalité sociale, mais il insistait davantage sur les perspectives universalistes.

Disons que je suis moins sensible que lui aux vertus de la raison. S’il avait à l’esprit les difficultés de la relation entre les deux Allemagne peut-être était-il moins sensible aux incommunications entre les deux Europe ? L’intérêt pour la première « démocratie supranationale » le rendait peut-être moins critique à l’égard des contentieux entre les deux Allemagne, et plus généralement sur les incommunications entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. Sans illusion sur les hommes, il était néanmoins plus optimiste que je le suis par rapport à la perspective de la communication. Pour moi, l’incommunication est au cœur de toutes les dimensions de la communication, ce qui ne lui en retire aucune grandeur.

Notre point commun dans l’approche de la communication ? Elle est essentiellement de l’ordre des valeurs. Les techniques sont toujours moins importantes, les récepteurs jouent un rôle déterminant, la raison est indispensable, autant pour la communication que l’incommunication. Quelles que soient les contradictions, il n’y a pas de démocratie possible sans reconnaissance du rôle normatif, essentiel, de l’intercompréhension. C’est-à-dire de la reconnaissance de la place et du rôle de l’autre.

En définitive, quelles que soient les contradictions de la communication, celle-ci est indispensable au bon fonctionnement de la démocratie. Le défi posé hier par Jürgen Habermas, est toujours aujourd’hui d’actualité : Comment échapper à l’idéologie technique qui envahit la communication ? Comment sauver la dimension humaniste et politique qui en font la grandeur ? Rien de plus facile que de dévaloriser la communication. Rien de plus difficile que d’en rappeler les dimensions normatives.

Et même si Jürgen Habermas avait une vision quelque peu irénique de la communication, il faut aussi de souvenir qu’il appartenait à une génération qui, ayant vu toutes les trahisons, les horreurs et les massacres de l’humanité, se méfiait de l’idéalisme. Reconstruire un horizon normatif avait un autre intérêt : repenser la diversité culturelle et les conditions toujours extrêmement fragiles de la cohabitation culturelle.

Dans le vaste corpus de livres qu’il nous a légués, on retiendra en particulier les titres suivants :

  • L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot & Rivages, 1988 [1962].
  • La technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1973 [1968].
  • Raison et légitimité. Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé, Paris, Payot & Rivages, 1988 [1973].
  • Théorie de l’agir communicationnel (2 tomes), Paris, Fayard, 1987 [1981].
  • Le discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988.
  • Écrits politiques : culture, droit, histoire, Paris, Cerf, 1990.
  • La Constitution de l’Europe, Paris, Gallimard, 2012.
  • Espace public et démocratie délibérative : un tournant, Paris, Gallimard, 2023.
  • L’Avenir de la démocratie, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2024.

 

Crédits photo : JACQUES SASSIER/GALLIMARD

  1. Fondateur et directeur de Hermès, la Revue [↩]

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
hermes (1 avril 2026). Jürgen Habermas (1929-2026). Revue Hermès - Cognition - Communication - Politique. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15zhe


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