Le Caire, Foire internationale du livre, 21 janvier-3 février 2026
Par Simona Modreanu.1
Le Caire en hiver… pas de neige mouillée, au contraire, le vent du désert joint à la pollution de cette ville tentaculaire vient brouiller le ciel bleu, déjà estival.
Une ville ahurissante, au bord d’un fleuve décevant ! Je rêvais du Nil depuis mon enfance… les pyramides, le Sphinx, les colossales statues des pharaons, Ra et Toth, Isis et Osiris, tout cela n’allait pas, dans mes fantasmes, sans les rives d’un immense fleuve aux berges invisibles, une sorte de mer intérieure qui lèche les pieds des sépultures millénaires. Eh bien, non ! Le Nil, il faut vraiment le chercher au centre-ville (à supposer que cette formule ait un sens) et quand on finit par le trouver, on découvre un fil d’eau à peine plus large qu’un bras de la Seine à Paris. Sinon, tout y est démesuré. Les distances d’abord (aucun déplacement en-dessous de deux heures !), les autoroutes qui sillonnent la capitale, les panneaux publicitaires, les tours ultramodernes, les collèges privés, les cours des miracles… la pauvreté de 80 % de la population est assourdissante, la richesse de 10 % des gens est éblouissante ! On longe des mosquées d’une beauté à couper le souffle au pied desquelles on s’égare dans un dédale de ruelles bondées de gens hagards en guenilles, d’hommes en bras de chemise élimée, poussant des carioles de bananes ou de dattes, de femmes entièrement couvertes, croulant sous leurs lourds cabas, le regard éteint (quand il n’est pas voilé, lui aussi), de quelques chats faméliques, mais aussi de fiers vieillards qui réussissent l’exploit de s’attabler par deux ou trois dans des recoins incroyablement exigus, autour d’un café et d’un narguilé, contemplant d’un air impénétrable ce petit monde encombré de déchets, d’échoppes misérables, de bric-à-brac futiles, troué de petits cris, de réparties enjouées, de rires ensoleillés…
La communication est une histoire à part dans ce pays. Je n’ai jamais été aussi décontenancée de toute ma vie ! Je parle trois langues, à part la mienne, je me débrouille dans une quatrième, mais force m’a été de constater, pour une fois, que les langues naturelles pouvaient être parfaitement inutiles. Tout d’abord, au niveau inanimé du trafic. On m’avait dit que, pour avoir son permis de conduire au Caire, il suffisait de prouver qu’on pouvait avancer et puis reculer de 6 mètres dans les rues de la ville ! Ce n’est pas vrai, c’est de l’utopie pure, en réalité, il doit s’agir de 6 cm, pas plus. En tout cas, j’ai passé mes deux premiers jours à hurler (sotto voce, quand même) dans les Uber – pratiquement le seul moyen de transport public décent et pas cher – conduits par des chauffeurs impassibles, qui frôlaient les voitures voisines à un millimètre près, faisaient des grands huit ou se mettaient carrément en travers des autres pour pouvoir franchir un carrefour. Une fois habituée, je me suis mise à scruter avec curiosité ce mode de vie, car c’en est un, au Caire. J’ai d’abord constaté qu’aucune, littéralement aucune des voitures que j’ai aperçues durant ce séjour n’était entière ! Les plus épargnées ne comportaient que quelques centaines de bosses et d’égratignures, les autres tenaient à peine debout, mais roulaient sans le moindre problème. Le second constat a été d’une autre nature, communicationnelle, je dirais. Pour avoir déjà fait plusieurs séjours en Tunisie et au Maroc, je m’attendais à multiplier par vingt ou trente, vu la dimension de la ville, les décibels des tendres échanges entre les chauffeurs des véhicules cairotes. À ma grande surprise, rien de tel, aucune imprécation, aucune grimace, aucun geste d’impatience de leur part ! Au Caire, on conduit au klaxon. C’est tout ce qu’il vous faut. Sans klaxon, vous êtes mort, sans parole, personne ne s’en soucie. Ils ont tous le GPS sur leurs portables. Le silence est d’ailleurs de mise dans l’habitacle des autos (où j’ai passé un quart de mon temps égyptien), ce qui ne m’a aucunement dérangée au départ, au contraire même, jusqu’au jour où un de mes cicerones s’est embrouillé dans les indications numériques et que l’on a échoué au bord du désert, qui n’est jamais loin. Peu angoissée dans un premier temps, j’ai essayé de lui expliquer calmement, en anglais, où il me fallait arriver. Il m’a regardée sereinement et m’a répondu en arabe. Alors là, moment de déroute réciproque. J’ai sorti mon portable, je lui ai à nouveau écrit l’adresse et la lui ai montrée ; il a empoigné son portable et m’a demandé si c’était bien ce que je voulais (je le suppose, du moins) en me montrant l’adresse… en arabe. Impasse communicationnelle totale ! J’ai persisté à épeler les mots dans toutes les langues que je connaissais, il s’est acharné à me raconter des trucs dans la sienne. En désespoir de cause, il a retourné son portable, l’a mis à plat et l’a dirigé vers ma bouche, s’aidant des mains pour me faire comprendre que je devais prononcer le nom de l’établissement vers lequel je me dirigeais devant le micro qui, ensuite, par le truchement de ces technologies de pointe, allait le traduire dans sa langue pour lui. C’est vite devenu une habitude ; ou alors, on échangeait des messages sur WhatsApp, qui étaient instantanément décodés en arabe. Vive le monde virtuel ! Oui, mais… j’ai mis plusieurs jours à comprendre que ce n’était pas par commodité qu’ils agissaient ainsi, ou par manque d’habileté linguistique, c’est tout simplement parce qu’ils étaient incapables de lire l’alphabet latin, bien que le Caire soit couvert de panneaux, de pubs, d’informations en anglais… Ce fut un coup de massue pour ma naïveté universalisante ! Nos deux mondes ne communiquent pas, un point c’est tout ! Certes, il y a les milieux académique, intellectuel et touristique, et il y a aussi l’empire du privé. Le reste, c’est le silence, comme dirait Hamlet. Le guide qui m’a emmenée aux pyramides, qui parlait trois langues et avait un doctorat en égyptologie au Canada, m’a expliqué que le réseau d’enseignement d’État en Égypte ne s’occupait que du lavage de cerveaux, que plus de trois quarts de la population était analphabète, parlant et comprenant l’arabe populaire uniquement, et que tout le reste était réservé aux élites riches qui envoyaient leurs enfants dans les collèges et universités privées du Caire – américaines, britanniques et françaises… D’ailleurs, au cours d’une conversation avec un meneur de chameaux, près du Sphinx, qui, lui (pas le Sphinx, encore que…) parlait un peu l’anglais, il m’a carrément jeté à la figure : « C’est vous qui venez visiter nos trésors, c’est vous qui devriez apprendre l’arabe, pourquoi est-ce qu’on devrait, nous, apprendre l’anglais ? » No comment.
La Foire du livre est un condensé de tout cela. Immense, archi-bourrée de gens (plus de quatre millions de visiteurs en deux semaines) et contrastée à l’extrême ; des délégations étrangères ou locales, accompagnant ministres et hauts officiels défilaient sans arrêt, mais aux heures de prière, deux tiers des visiteurs se jetaient à genoux n’importe où et plongeaient dans leurs dévotions. Le pavillon 3, où se trouvait le stand de la Roumanie (invitée d’honneur de cette 57e édition de la foire) était également celui des maisons d’éditions étrangères. Mais pas seulement. Le stand roumain, grand et beau, était flanqué d’un côté par celui du ministère de l’Intérieur et, de l’autre côté, par celui du ministère de la Défense, qui n’étalaient que beaucoup de place vide bien éclairée, des moniteurs géants et quelques brochures sans intérêt. Les foules déambulaient, en famille nombreuses souvent, s’arrêtaient çà et là, parfois assistaient même aux activités (outre les lancements de livres, il y avait des concerts, des débats, des conférences) et s’en allaient leur chemin, sans rien acheter et sans poser de questions. J’ai lu plein de statistiques portant sur le nombre des visiteurs, aucune sur le chiffre d’affaires des maisons d’éditions présentes. Les éditions Junimea de Iasi ont d’ailleurs été les seules à s’y rendre avec trois auteurs (un Roumain, une Française, un Marocain) traduits en arabe, en éditions trilingues (français-roumain-arabe). Les gens du coin se sont montrés très intéressés, j’ai fait la connaissance de bon nombre d’éditeurs égyptiens et internationaux… Je reste cependant très sceptique sur la suite. En vérité, j’ai raté plusieurs rendez-vous importants, dont un avec le plus grand diffuseur de livres dans le monde arabe, qui avait été séduit par nos livres traduits et voulait qu’on en parle, mais que j’ai perdu de vue, car les « organisateurs » changeaient d’heure et de salle sans arrêt. Je savais que le rapport au temps était différent en Afrique, mais j’ai appris sur place que même pour les manifestations officielles importantes, telle la Foire du livre du Caire, qui est la plus grande au monde après celle de Francfort, les indications horaires représentaient tout au plus des ornements colorés sur les programmes ! Aucune rencontre n’a commencé avec moins d’une heure et demie de retard et elles se sont rarement déroulées dans les salles prévues ! La communication avec les organisateurs ne pouvait pas buter sur de tels problèmes dérisoires ; très détendus et affables, ils répondaient à toutes les questions sauf à celles portant sur le temps, les horaires, la précision… Ce ne sont pas des choses significatives, on vous dit ou on vous le laisse entendre, on a toujours le loisir de s’occuper de l’essentiel, à savoir du bonheur de l’échange humain. Si, le plus souvent, on achoppe sur l’acommunication, faute de pont linguistique, la frustration est effacée par un gentil sourire. Et on s’arrête là.
Crédits photo : State information service, Egypt.
- Professeure des universités, HDR, directrice du département de langue et littérature françaises de l’université Alexandru Ioan Cuza de Iasi (Roumanie) et traductrice. Elle est membre du Comité de rédaction de Hermès, la Revue et responsable du Bureau Hermès en Roumanie. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
hermes (5 mars 2026). Le Caire, Foire internationale du livre, 21 janvier-3 février 2026. Revue Hermès - Cognition - Communication - Politique. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15taq
