Fragments pour une dignité confisquée
Par Asal Bagheri.1
Il m’a fallu un mois pour écrire ces lignes. Un mois de suspens intérieur, de retenue, de résistance au langage lui-même. Car écrire, ici, n’allait pas de soi.
Que dire lorsque les mots semblent toujours en retard sur la violence du réel ? À quoi bon écrire, et à qui s’adresser, lorsque l’histoire se fait sous la forme d’un carnage ? Et surtout : depuis quel lieu parler ? Qui suis-je lorsque je prends la plume, iranienne vivant en France, universitaire, témoin éloignée géographiquement mais intimement liée à ce qui se joue ?
Suis-je lue ?
Et si je le suis, que peuvent quelques paragraphes face à un peuple maintenu sous la terreur depuis plus de quarante-six ans ? L’écriture peut-elle opposer autre chose qu’un faible contrepoint aux milliers de vies fauchées en quelques jours ? Peut-elle contraindre une communauté internationale à sortir de sa léthargie, alors même que les Iraniens sont privés d’Internet depuis plus de trois semaines, soustraits au regard du monde, rendus inaudibles ?
Se pose alors une question plus radicale encore :
Comment écrire sans trahir ? Comment écrire sans se réfugier dans l’abstraction, sans anesthésier la douleur par le confort de l’analyse ? Comment, enfin, continuer à croire que les mots, si fragiles, peuvent encore porter une exigence morale et politique ?
Je reviens sans cesse à cette interrogation, d’une simplicité presque insoutenable :
Qu’est-ce qui peut valoir plus qu’une vie humaine ? La liberté des uns peut-elle jamais justifier la mort des autres ?
Lorsque je ferme les yeux, les images surgissent avec une précision implacable. Elles ne relèvent pas de l’imaginaire ; elles sont devenues un savoir.
Des corps enveloppés dans des sacs mortuaires, alignés avec une froideur administrative.
Une mère, étendue parmi ces sacs, tenant dans ses bras celui qui contient son enfant.
Un père, hurlant un prénom : Sepehr. Quel joli prénom, je me dis le ciel.
Face à cette sidération, je me tourne vers le langage ; non par naïveté, mais par nécessité.
J’ouvre le dictionnaire. Je cherche le mot peine.
Peine : souffrance morale.
Affliction, chagrin, détresse, douleur, malheur, souffrance, tourment.
Littéraire : navrement, plaie.
Mais aucun mot ne parvient à contenir ce qui se déploie sous nos yeux. Le langage échoue, non parce qu’il est pauvre, mais parce que la réalité excède toute nomination.
Les chiffres eux-mêmes se dérobent. Aucun décompte fiable des morts. The Times avance le chiffre de 30 000 victimes. L’État iranien en reconnaît 3 117. Des milliers de vies anéanties, pour l’essentiel lors des journées des 8 et 9 janvier, lorsque la rue iranienne s’est soulevée, plus forte que les jours précédents, à l’appel de Reza Pahlavi, fils de l’ancien monarque, exilé depuis 1979, aujourd’hui, le seul visage identifiable de l’opposition.
Ce que l’on observe alors n’est pas seulement une révolte politique, mais un épuisement existentiel. Les Iraniens sont las de devoir négocier chaque droit élémentaire. Las d’une inflation qui ronge les corps autant que les esprits. Pacifistes dans leur histoire récente, ils sont désormais prêts à tout pour voir tomber la République islamique.
Ce n’est pas le temps des discours abstraits sur la démocratie. Ni celui d’un intellectualisme détaché, confortable parce que lointain. Ce qui est exigé aujourd’hui est plus fondamental : le soutien.
La dignité, rappelle le Larousse, est le « respect que mérite quelqu’un ou quelque chose ». Or aucun être humain ne mérite d’être abattu dans la rue pour avoir manifesté. Aucun ne mérite d’être enveloppé dans un sac noir, déposé parmi d’autres corps anonymes.
Ce qui se joue en Iran excède le cadre national. C’est une épreuve adressée à notre humanité commune. Car lorsque, sous nos yeux, un peuple sans défense est massacré, et que nous nous contentons de paroles creuses, c’est notre propre dignité qui vacille.
Elle vacille lorsque des responsables politiques occidentaux instrumentalisent la souffrance iranienne, promettant un jour une libération, se rétractant le lendemain. Elle vacille lorsque les prises de parole officielles se réduisent à quelques lignes sans conséquence, pendant que les corps s’accumulent à Kahrizak, et que les familles doivent payer le prix des balles pour récupérer leurs morts.
Être digne ne consiste pas à s’exprimer. Cela suppose d’agir. Au-delà des communiqués, des indignations ritualisées, des appels sans lendemain.
Un jour, tôt ou tard, les Iraniens reprendront leur dignité. Le jour où l’on ne meurt plus pour avoir manifesté. Le jour où l’on n’est plus emprisonnée pour un foulard mal porté. Le jour où des dizaines de milliers de prisonniers politiques ne seront plus enfermés pour leurs idées.
Ce jour-là, les Iraniens décideront eux-mêmes de leur avenir. Loin des fantasmes occidentaux. Loin des calculs économiques. Loin des stratégies régionales qui prospèrent sur la tension. Ce jour-là, le monde ne sera pas parfait. Mais il sera, peut-être, un peu plus juste.
Et, pour cette seule raison, un peu plus habitable.
Crédits photo : oxygenradio.fr/actualite/iran-face-au-black-out-et-aux-tueries-dans-le-pays-la-diaspora-se-mobilise.htm
- Sémiologue, enseignante-chercheuse à Cergy Paris Université. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
hermes (28 janvier 2026). Fragments pour une dignité confisquée. Revue Hermès - Cognition - Communication - Politique. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15l10
